Histoires sur le Chemin de Compostelle

MON CHEMIN DE COMPOSTELLE : Témoignage de Danielle AUBERT.

L’appel du Chemin…

« Chacun sa route, chacun son chemin… » dit le chanteur ! Rien n’est plus vrai que lorsqu’on décide de faire le Chemin de Compostelle.

Pour moi, le projet de partir sur le Chemin de Compostelle est né en 2012… quand, durant 5 jours consécutifs, du 16 au 20 avril 2012, j’ai marché avec les pèlerins qui suivaient Mgr Pascal ROLAND, pour inaugurer le «Chemin de St Jacques en Bourbonnais ». A la fin de ce pèlerinage diocésain, je n’avais qu’un seul désir : continuer le Chemin…

L’opportunité s’est présentée en 2016… Disponible parce que retraitée et pleine d’énergie parce que rescapée d’un cancer, je décide de marcher, 5 jours durant, avec 2 amies, sur la Via Podiensis. Nous partons de Aumont-Aubrac jusqu’à Conques. Nous marchons toutes les 3, en nous soutenant et en nous encourageant dans l’effort. Une fois que j’ai mis le pied sur le Chemin, j’ai ressenti un irrésistible appel à le retrouver.

Rendez-vous est pris, en 2017, où notre trio chemine durant 10 jours, de Conques à Cahors. A notre arrivée sur le Pont Valentré, je fais le vœu de repartir, de ce même pont, plus longtemps, dans 1 an. La résolution est prise dans ma tête : je continuerai ce Chemin avec mes amies ou seule…

Ces deux tronçons du Chemin, parcourus en compagnie de 2 amies, ont été, pour moi, une phase initiatique… Ils m’ont donné l’audace de me décider à marcher SEULE, alors que mes deux compagnes de route n’étaient plus disponibles pour continuer l’aventure. Rassurée par mon compagnon qui s’est proposé de faire la voiture suiveuse, j’ai marché donc en 2018, du Pont Valentré de Cahors jusqu’à Aire-sur-l’Adour, durant 16 jours. Et j’ai terminé la Via Podiensis en 2019, après 11 jours de marche, depuis Aire-sur-l’Adour jusqu’à Saint-Jean-Pied de Port. Ces deux derniers tronçons où j’ai cheminé seule, cette fois, ont laissé des empreintes profondes et des impressions fortes. J’ai eu le sentiment de vivre MON CHEMIN.

Faire son Chemin : un parcours solitaire.

Seule à marcher, je suis plus intériorisée que les fois précédentes, plus réceptive à mon environnement, plus disponible aux rencontres. Je marche avec mon Ange Gardien que j’invoque chaque jour à mes côtés et avec la Lumière du Seigneur dans mon cœur.

Chaque jour, tôt le matin, immergée dans une nature qui s’éveille, j’ai éprouvé de façon forte la sensation de faire corps avec mon environnement, d’être un élément vivant de cet univers. J’avais tous mes sens en éveil, captant le moindre bruissement, détectant la moindre odeur forestière, repérant le grouillement de vie dans les herbes et dans les arbres.

Cette sensation d’être en totale connexion avec la Nature est une expérience qui régénère, comme un retour à des sources primaires enfouies en nous.

Prendre le temps de découvrir et de contempler, au rythme de mes pas, la succession des paysages qui donnent à chaque région traversée son caractère propre. J’ai compris ce que me disait un de mes maîtres à l’Institut de Géographie : « La géographie se fait par les pieds ! »

A l’arrivée de chaque étape, un accueil chaleureux nous attend dans les hébergements. Que ça fait du bien ! Que c’est réconfortant ! Nous y rencontrons des gens de tous horizons avec lesquels nous vivons un instant de fraternité. Nourri de ces partages et souvent d’une table généreuse, chacun repart ragaillardi, le lendemain matin, pour faire l’étape suivante. Nouveau départ, nouvelle invitation à puiser dans ses propres possibilités physiques et mentales pour affronter les caprices de la météo, pour gérer les dénivelés et les embuches du terrain, pour dépasser les limites et les maux du corps. Se dépasser pour avancer, toujours avancer c’est cela qui, de jour en jour, métamorphose le pèlerin que je suis.

Sur le Chemin : la rencontre avec soi-même.
Et puis, il y a eu l’improbable… L’épreuve que le Chemin m’a fait vivre comme pour

me pousser au bout de moi-même, comme un révélateur de mes forces vives…

Une chute… imparable, violente, douloureuse… La chute qui désarçonne, terrasse, meurtrit et fait tout basculer… La chute qui interpelle… La chute qui, brutalement, nous confronte à notre réelle fragilité, nous contraint au lâcher prise, nous entraîne vers un abandon total dans la confiance en l’Autre qui vient à notre secours…

Et pourtant, je m’étais bien préparée physiquement pour finir les derniers 170 kms jusqu’à Saint-Jean Pied-de-Port. Ce dimanche 25 août 2019, tôt le matin, je rejoins la lente procession des pèlerins qui reprennent le Chemin, interrompu le temps d’une nuit de repos à Aire-sur-l’Adour. Je suis un maillon de cette longue chaîne. D’un pas assuré, je marche, lestée de mon équipement : mes 2 bâtons, mes 2 gourdes, mon chapeau et mes lunettes de soleil, des encas sucrés, l’itinéraire de l’étape et le portable au cas où… Mon sac que je ne peux plus porter a pris la route dans la voiture suiveuse de mon Compagnon.

En sortant de la ville, le Chemin s’engage dans une descente vers le Lac du Brousseau. Des écorces sèches et des gravillons roulent sous mes chaussures et dans mon élan, je pars en vol plané, face contre terre, bras en avant, terrassée, abasourdie. Je souffre… Je m’assieds avec peine et je constate que mon épaule droite a une position bizarre. Je ne peux plus la bouger. Je fais signe au couple de pèlerins qui apparaît 1 minute après. Avec un sourire d’ange, la dame se penche vers moi : « Je suis infirmière urgentiste » me dit-elle, « Ne vous inquiétez pas, on va vous aider. » Dans la minute qui suit, trois autres pèlerins s’arrêtent. « Je suis médecin à la retraite mais je me sens obligé d’intervenir » dit l’un d’entre eux. Instantanément, malgré la douleur physique, mon cœur ressent un immense soulagement mêlé

de joie profonde. Je me sens prise en charge et je m’abandonne, en confiance aux initiatives de ces professionnels, à mes côtés de façon providentielle.

A ce moment précis, j’ai eu la révélation de la proximité réelle et efficace de mon Ange Gardien, lui que j’ai pris l’habitude d’invoquer, dès mon lever, pour qu’il m’accompagne. Comment expliquer que les bonnes personnes se soient présentées à moi, dans les minutes qui ont suivi ma chute ? Comment expliquer ce déploiement de bienveillance et de compétences dans l’urgence de la situation, au milieu de nulle part ? Mon Ange Gardien est intervenu sans nul doute !… pour moi !

Immobilisée sur la route pentue, à l’ombre salvatrice des arbres, en ce matin de la canicule estivale, le médecin-pèlerin fait son diagnostic : « luxation antérieure droite ». Il contacte les pompiers. Un pèlerin me ventile car je suis en état vagal. « Son pouls est très bas » indique le médecin au téléphone. On prévient mon compagnon de route qui est loin de s’imaginer un tel scénario, 1 h après s’être quittés.

Rapidement, les pompiers arrivent. C’est leur 4ème intervention du week-end sur le Chemin, pour cause de chute ! Avec une infinie précaution et des gestes rôdés, les pompiers me conduisent au service des urgences de la polyclinique d’Aire-sur-l’Adour. Auscultation, radio, remise en place de l’épaule et pose d’une attelle prescrite pour 4 semaines. Verdict :« Votre Chemin est terminé. Vous êtes encore jeune, vous le reprendrez l’année prochaine ! »Me dit l’infirmière.

Tout mon corps crie NON ! C’EST IMPOSSIBLE ! Ce n’est qu’un faux départ.

Durant toute la journée, c’est un combat entre ce que la médecine juge apparemment raisonnable et ce que je ressens c’est-à-dire l’espoir intense qui me taraude et qui m’invite à poursuivre l’Aventure, malgré tout. Nous décidons d’aller à l’hébergement prévu et réservé pour ce soir-là. Le lendemain matin…

J+1 Avec mon bras immobilisé, je reprends la marche… mais c’est trop tôt. Je suis épuisée au bout de 5 kms ! Nous trouvons le repos dans une église, en assistant à la messe patronale de la St Barthélémy. Je prie, à défaut de marcher. J’implore, avec toute la ferveur de mon cœur, pour être capable de me remettre en chemin. Ma tête et mes jambes veulent avancer…

J+2 Je reprends la marche, plus motivée que jamais et ce jour-là, je parcours 10 kms. Je fais une pause, dans la fraîcheur d’une de ces belles chapelles qui jalonnent le Chemin. Je prie seule. Je m’agenouille devant Toi, Seigneur, dont une petite lampe rouge signale la présence. Je te demande de m’aider. Et arrive ce que j’espérais… Là, dans ce lieu de silence, j’entends une voix intérieure qui me dit sans hésitation : « Mais tu peux marcher ! Continue ! »

Quelle grâce tu me fais, Seigneur ! Cette chute m’aura comblée d’une autre révélation, celle de ton écoute et de ton appui indéfectible.

Sur le Chemin : l’acceptation d’un dépouillement extrême.

J+3 Un bras en écharpe, équipée d’un seul bâton pour appui, le cœur dilaté d’espoir et de confiance, je parcours les 16 kms de l’étape prévue. Toutes les appréhensions se sont dissipées. La douleur s’est atténuée dés lors que l’épaule est solidement immobilisée.

J+4 Je marche… J+5 Je marche… Je marche, je chemine, chaque jour suivant. « Radio camino » fonctionne et, à l’arrivée de chaque étape, je suis accueillie avec prévenance dans les gîtes où les hôtes et les pèlerins ont déjà été informés de mon accident.

Je marche entre 16 et 20 kms par jour, reprenant force dans chaque chapelle rencontrée. Devant chaque croix, je fais une pause implorant de l’aide, au fond de mon cœur. Sur le socle, je dépose un caillou symbole de mon combat. Je ressens une immense joie et une paix intérieure, dans cette situation extrême qui est handicapante et qui limite considérablement mon autonomie gestuelle. Le Chemin me fait puiser au plus profond de moi-même. Il fait monter à la surface l’immense ressource intérieure qui sommeillait en moi. Une métamorphose s’opère. Une enveloppe se déchire et permet la libération d’une énergie qui décuple la volonté, dilate l’espérance, insuffle l’envie de se dépasser, me propulse vers un but à atteindre et invite à m’abandonner, en confiance, à un guide invisible mais bien présent.

Le 04 septembre 2019, je franchis la Porte Saint-Jacques de Saint-Jean Pied-de-Port :

MON CHEMIN est terminé !

De retour à la maison, après quatre semaines d’immobilisation de l’épaule, s’enchainent des séances de rééducation qui s’achèvent à Pâques 2020.

RENAISSANCE ! Oui, le Chemin a fait de moi une autre personne. Il m’a fait encore grandir… même à 71ans. Quel cadeau ! Quelle grâce ! Quelle Joie !

Danielle AUBERT qui a partagé avec vous ces moments de vie exceptionnels. Je vous offre aussi cette pensée que j’avais notée sur mon carnet de route et qui a pris tout son sens, pour moi, en cheminant seule :

« Il faut passer par le désert et y séjourner pour recevoir toute la grâce de Dieu : c’est là qu’on chasse de soi tout ce qui n’est pas Dieu et qu’on vide complètement cette petite maison de notre âme pour laisser toute la place à Dieu seul. » Charles de Foucault

Les Chemins de Compostelle à Travers les Temps

 
Notre ami, Monsieur Alain-Martin Saint-Léon
 qui est un co-fondateur de notre association en 1994 est aussi un amoureux de ces chemins jacquaires.
Il a entrepris de rechercher au travers des livres, des enquêtes, des voyages, de retracer un peu de ce qu’étaient ces chemins qui guidaient les pèlerins vers Compostelle.
Nous vous invitons à lire les résultats de ces recherches.

Moulins vers l’An 1660

 
Bien que chemin secondaire, Moulins était un lieu de passage important, depuis l’Allier qui bien sûr était navigable à cette époque et sur laquelle un trafic important de marchandises transitait. Il y avait 3 ports très actifs et c’était comme dans tous les ports; les riverains ou les pèlerins de passage s’embauchaient pour quatre sous, durs étaient les travaux, durs étaient les gens, ils étaient sans doute les premiers dockers. Ceux qui vivaient seuls logeaient alors dans les auberges ou hôtels des quartiers avoisinants, celui des mariniers en faisait partie et dans la rue du pont Ginguet qui était d’ailleurs prolongé par un pont emporté par la grande crue de 1710, tout comme le pont Mansard; se trouvait l’Hotel de la coquille.
 
Ce qui suit à été repris sur un article du journal “la montagne” du 29 février 2016 
 
Autrefois appelé “quartier Nègre“, trois ports étaient implantés à Moulins sur les berges de la rivière dont le port de la Charbonnière (à la place de l’intermarché actuel) ; à l’époque les embarcations transportaient du charbon, du bois, du vin de saint-pourcain “déjà”.
De nombreux commerces animaient ces quartiers dont certains d’un genre spéciale plus proche de 
l’histoire d’O que des histoires d’eau,
le quartier n’avait pas bonne réputation, notamment à cause des maisons de passe, c’est ainsi que le nom de quartier nègre lui a été donné, c’était extrêmement péjoratif. Il y avait une espèce de racisme envers les ouvriers modestes qui y vivaient et qui, dans l’imaginaire collectif, avaient le teint hâlé parce qu’ils travaillaient en plein air.