Amis de Saint-Jacques en Bourbonnais

POETIQUE DU CHEMIN : 4 JUILLET 2021 SOUVIGNY
Christiane
KELLER

Il attacha son âne à un plot du parvis…et entra dans la prieurale.

Le soleil du soir caressait les deux gisants de Mayeul et d’Odilon…tandis que quelques fidèles chantaient les vêpres.

C’était au cœur de l’été 2017 et l’homme était parti il y a un an de Bruxelles. 

Depuis un an il marchait…Il était arrivé à Compostelle et en revenait à présent épuisé, comme sa monture. Et Bruxelles était encore bien loin de Souvigny !

Pourquoi donc était-il parti et pour… quoi marchait-il ? 

Il raconta : mars 2016, les attentats de Bruxelles, l’immense choc dans sa chair, son esprit, son âme. L’insupportable, puis la décision irrépressible : prendre une année sabbatique pour marcher pour la paix. Se couper de l’horreur sans nom, de sa colère, se laver de ces actes innommables, trouver la paix, se sentir revivre et crier au monde, à chaque halte, l’urgence de se mobiliser pour la paix…

Sans doute ne savait-il pas, ce soir- là, qu’il croisait ici la mémoire de deux témoins millénaires, infatigables marcheurs pour la paix, et réformateurs d’une société violente de l’an mil. L’un deux, Mayeul, s’était même fait kidnapper et rançonner par les Sarrazins au col du Grand St Bernard sur le retour de l’Italie. Mais cela ne l’avait pas arrêté dans sa conviction…

Se mettre en mouvement…

Vous êtes nombreux ici à vous être mis sur des chemins. Ceux de Compostelle ou sur d’autres « via », celle de Saint Michel, de Saint Martin, de Saint Gilles ou encore la Francigena, celle qui va de Canterburry à Rome en passant par le Grand Saint Bernard. Vous allez avec des motivations très variées, avouées ou inavouées. Un jour vous vous êtes mis en route, où vous souhaiteriez encore le faire…Et quand on a pris ce goût-là on ne peut plus s’arrêter. On les attend, ces matins neufs où l’on se lève, où l’on remet sur les épaules un sac de plus en plus allégé et où l’on repart, le visage offert au soleil ou bravant la pluie et les vents…jusqu’à la prochaine halte bienfaisante, jusqu’à l’inattendu d’une rencontre, jusqu’au bout. 

Mais au bout de quoi ? Jusque-là où finit la terre ? Finisterre… Jusqu’au bout de quel désir fou en nous ? Quand on sait que ce mot même de ‘désir’, desiderata, partage sa racine avec sidéral, c’est-à-dire le ciel. Et alors ? Y a-t-il donc dans nos vies, quelles qu’elles soient, la nostalgie d’un lieu, ou d’un Vivant, comme un aimant (Aimant) qui attire et attise plus loin que nos pas ? 

« L’incessante marche…mais où demeures-tu ? Où demeures-Tu ? »

Le petit t consonne avec qui suis-je, moi qui me cherche en marchant ?

Le grand T consonne avec JE-SUIS, Celui qui cherche l’homme sans cesse et invite sa liberté à le suivre.

Sachant que l’un et l’Autre peuvent marcher incognito, faire des détours, se désirer, s’esquiver, se rencontrer, accorder leurs cadences, entremêler leurs vies…s’éloigner ou bien ne plus se quitter. Demeurer et tout de même marcher sans cesse …

Mais quel lien y a-t-il entre cheminer et demeurer et vice versa ? Ne sommes-nous pas en plein paradoxe ? Le chemin… la demeure…Et ceux que l’immobilité physique cloue dans une chambre ou sur un lit de malade, ne marcheraient-ils pas autrement ?

C’est à cette poétique- là que je vous invite à présent.

Ouvrons le chemin…

Sommes-nous seulement conscients que physiquement et culturellement nous descendons d’une humanité en marche ? Que spirituellement, nous, occidentaux – que nous soyons juifs, musulmans, chrétiens ou non croyants- nous sommes nés de peuples en incessante marche ? 

1. Mon premier mouvement : Marcher ou le propre de l’humanité.

Depuis que l’homme est homme il n’a cessé de marcher… Nomade, il n’a cessé de marcher vers là où le soleil se couche, où la lumière disparaît sans qu’il sache, lui l’homme archaïque, où et comment elle va renaître le lendemain. Les grandes migrations se sont faites ainsi vers l’ouest … et le soleil eut vite fait de devenir une divinité, dans d’innombrables civilisations.

Quand les humains se sont sédentarisés dans leurs mégapoles de l’époque, comme celle de Babylone, Sodome ou Jéricho, ils poursuivent toujours la lumière, mais le chemin se fige et devient chemin de ronde, de remparts, murailles ou enclos défensifs. On ne s’expose plus comme le nomade. Mais on continuera de chercher le soleil, là-haut dans le ciel. Rivalisons avec lui, se disent-ils un jour…

   « Allons bâtissons une ville et une tour dont le sommet atteigne le ciel », disent les descendants de Noé et ils se mettent à bâtir la célèbre tour de Babel, imitant les ziggurats de Mésopotamie et leurs proportions colossales, leurs terrasses étagées dont la dernière porte un petit temple pour les prêtres qui fondent leurs oracles sur les astres. L’une de ces ziggurats s’appelle Maison du lien entre Ciel et Terre. Ailleurs ce sont les pyramides, les tours mexicaines, les stupa ou pagodes, toutes demeures comme des montagnes sacrées qui relient, Terre et Ciel, Ciel et Terre et signent un dénivelé, un chemin.

Oui, il y a chemin parce qu’il y a un dénivelé. Voilà qui mettrait l’humain en marche, quelles que soient les latitudes. Mais quel dénivelé ?

A Babel – qui signifie Porte de Dieu-, ils ajoutent étages sur étages, indéfiniment, au mépris de la vie humaine, car, nous dit-on, « dans cette entreprise collective, la mort d’un ouvrier compte moins que la perte d’une brique » (Frédéric Boyer*). Jusqu’au jour où, comme on le sait, tout s’écroule… et l’humanité se disperse à nouveau sur la terre.

Alors ils se remettent à marcher, marcher…pour subsister, conquérir, se nourrir, s’épouser, enfanter, se multiplier, et mourir…

Venant de cette dispersion, au sud de la Mésopotamie, apparaît quelqu’un, un nouveau nomade nommé Abraham ! Lui, ne cessera de marcher. Son histoire ? Celle d’une migration…Il sera l’immigré partout, l’étranger, exposé partout, cherchant hospitalité et offrant l’hospitalité. Qu’est-ce qui l’a mis en route ? Une voix, un appel : « Quitte ton pays, tes origines, la maison de ton père, et va vers le pays que je te ferai voir » (Genèse 12, 1). Comment fait-il pour entendre ? Pour ne pas supputer, rechigner. Il s’en va… « On ne sait pas où il va, mais il y va ! » comme on dit ! 

Dans le silence des solitudes nomades, loin du bruit des villes et de l’encombrement intérieur, il entend que cela s’adresse à lui et à personne d’autre. Mais tout de même, lui, comment fait-il ? Un tel déracinement ! Un arrachement de ses sécurités qui ne s’avère possible que parce qu’il est fondé sur une promesse, une bénédiction…et une foi en cette promesse. Vient une suite au texte en Genèse 13, 18 qui interroge : « Abram déplaça son campement et alla s’établir aux chênes de Mambré, près d’Hébron ; et là, il bâtit un autel au Seigneur. » Serait-ce une volonté de fonder un lieu pour y demeurer ? Retenons-le…nous y reviendrons.

Nous voilà devant un autre dénivelé : celui d’un JE qui reconnaît dans sa vie un TU, c’est-à-dire Quelqu’un qui la change !

Il part sur foi d’une Parole, un JE et un TU qui vont à présent conjuguer leur vie, dans le sens d’une conjugalité, d’une alliance :

« Marche humblement en ma présence ! » dit cet Autre, qui la mobilise. Une trajectoire est lancée…il y aura un long compagnonnage, de générations en générations : Isaac, Jacob, (souvenons-nous de ce songe où une échelle de lumière s’ouvre dans sa nuit noire, Porte du Ciel, et Jacob dresse la pierre du songe en une stèle appelée Maison de Dieu. Et cela aussi est à retenir). Puis vinrent ses douze fils, ancêtres des douze tribus d’Israël et Moïse et sa très grande marche à lui à travers le désert, une marche avec, cette fois-ci une Demeure portative accompagnée d’une nuée lumineuse sous la tente de la Rencontre, qui se déplace avec eux…Encore à retenir.

Au même moment, dans une tout autre culture se raconte l’épopée d’un autre qui part lui, non pas à pied, mais en long déplacement aussi, un certain Ulysse. Ce n’est pas le moment de raconter son odyssée, mais de relever que lui, après un long voyage, mouvementé et semé d’embûches pour lui aussi, il va revenir sur son île natale, son chez soi. Abraham, lui, c’est sans retour. 

Pour l’un, c’est le retour au même tout en étant changé par les multiples épreuves…

Pour l’autre, c’est l’incessante marche suspendue au dialogue avec un Autre, qui vous travaille au plus intime, qui vous mène plus loin que vos pas ! Une féconde croissance…Alors pour nous : 

2. Ulysse ou Abraham ? Ce 2e mouvement va nous interroger à travers le témoignage de Sofiane : marcher pour se connaître.

S’agirait-il donc d’opposer Ulysse et Abraham ? Non…

J’en voudrais pour illustration le témoignage de Sofiane, ce jeune de Nancy, d’une bonne vingtaine d’années, sportif qui part en 2019 pour un trail de 3200 km en Nouvelle- Zélande, frôle la mort par trois fois, se demande pourquoi il a survécu et prend soudain conscience qu’il est en train de faire le deuil de son frère mort à 12 ans alors que lui en avait 16. 

Combien de nous, désemparés, fous de chagrin, se mettent en chemin après un deuil, un divorce, un licenciement, une rupture ou une remise en question de tous ordres ? Comme pour se relier au vivant…

Mais l’histoire de Sofiane ne s’arrête pas là : au hasard d’une étape il entend parler de Saint Jacques de Compostelle par un Américain. « Quand je serai rentré en France, je repartirai, se dit-il. Je marcherai vers Compostelle, avec comme but l’Algérie. » Pourquoi l’Algérie ? De père algérien, musicien, et de mère française, artiste peintre, Sofiane veut aller vers le pays d’origine de son père, en passant par Compostelle, lieu sacré pour lui, lui qui pourtant ne se reconnaît aucune religion, mais s’intéresse à plusieurs, surtout l’islam et le christianisme. Pour lui marcher, « c’est aller au plus profond de soi ».

Il s’en va donc et au hasard des rencontres voit « qu’on a tous nos deuils, nos histoires, nos raisons de marcher ». Chemins d’introspection…mais il a la surprise en Espagne puis au Maroc de rencontrer des Sub-Sahariens qui eux marchent aussi, mais dans l’autre sens « pour leur survie » et ont tellement de mal à comprendre qu’on puisse marcher pour son plaisir ! Quand les routes d’errance rencontrent les routes d’itinérance…

Après 5 600 km parcourus en huit mois, voilà donc Sofiane à 30 km de la frontière algérienne sur les dunes de Merzouga, via le Maroc. Mais il lui faut un visa de Casablanca qui ne vient pas. Qui ne viendra jamais. Demande sans réponse. Imagine-t-on l’abattement de Sofiane ? Il doit se résoudre à ne pas pouvoir aller à Alger, et à s’en retourner chez lui, sans avoir pu atteindre son but : faire ce pas vers ses origines qui fut le moteur de cette longue marche ! « Ce voyage, c’était toute une vie ! » s’exclamera-t-il. Comment s’en remettre ? 

Le voilà de retour chez lui, racontant son périple aux parents… Et que découvre-t-il ? Que ses parents, eux aussi ont vécu semblable quête. Et comment eux ont-ils cheminé ?

Leur chemin fut intérieur et l’est encore : par l’expression artistique, sa mère par la peinture, son père par la composition de musiques. Pour chacun ce fut un pas vers ses origines. Et ensemble, tous trois, ils en ont fini par en faire un événement à Metz à l’automne 2019 : exposition peinture, photos, conférence et musique…Sur les pas des origines.

Ces parents artistes, eux aussi étaient dans l’extrême mobilité, demeurant sur place, celle de la création, de la métamorphose intérieure par l’art, là où même le langage nous dit que se mouvoir et s’émouvoirmotion, locomotion et émotion– ont même racine… Une mise en beauté du monde là où le marcheur l’expérimente d’une autre façon, lui aussi tous sens ouverts. 

Alors interrogeons-nous, ce chemin de métamorphose, qui met au jour des parties de nous-mêmes dont on ignorait l’existence, comment nous façonne -t-il ?

3. Mon 3e mouvement : du chemin des sens au chemin de sens !

Le cheminant ne sera plus le même au retour. Comme Sofiane, on ne rentre pas indemne.

Se connaître, oui… Le chemin façonne tous ceux qui un jour, assoiffés de donner un sens à leur vie, se mettent en route, parce qu’il y a un murmure en eux, un immémorial murmure. D’instinct on pressent qu’on existe autrement qu’à la surface des choses. On marche comme un contrepoids à la douleur, au doute, à la finitude.  On arpente alors cet inconnu devant soi.   Quelque chose d’essentiel a envie de naître, on le sent, et cela doit être confirmé par la source !  Consentir à se mettre en marche, c’est se laisser mettre au monde. Lentement la confiance revient… Les écouteurs tournés sur nos douleurs, nos doutes, notre finitude se décentrent soudain de soi, et voilà que nous marchons écouteurs à l’envers.

Sens -tu ce vent léger qui s’est levé sur la planèze ? Cet oiseau, migrateur lui aussi, l’entends-tu ? Touche cette pierre de cairn que tant d’autres ont posé avant toi, partageant ta quête et ton humanité. Déchausse-toi, et goûte la fraîcheur de cette rosée…Assieds-toi sur ce banc de chapelle abandonnée, fais silence… Un galop de digitales dans l’herbe rare annonce l’ombre des sapinières… Et plus loin, sens la soie d’une linaigrette qui frôle tes mollets tendus, suis l’envol d’une aigrette… Ressens-tu cette part de toi-même qui redevient disponible au monde, à la contemplation, aux autres… Les peurs et les doutes peuvent ressurgir aux détours des chemins : celles des faims du corps, des crampes, des pieds blessés. Où vais-je trouver le pain ? Où sécher les habits trempés de pluie ? L’auberge est-elle encore loin ? Et ces faims de l’âme… Peur de manquer… Peur de ne pas être à la hauteur…Peur de craquer…Peur du lendemain… Mais lentement tu sens les obsessions qui fondent, un air de liberté qui te soulève, une sorte de lâcher-prise, peu à peu, t’ouvre l’horizon…Avant tu ne te trouvais plus là où tu te cherchais et voilà que tu goûtes à nouveau comme une secrète jouissance à exister, à retrouver une paix intérieure. Tu as commencé à te relier à toi-même, ce qui te permettra peut-être d’aller à la rencontre de l’inattendu que tu attendais, comme le dit Fabrice Hadjadj. 

Une courte illustration, cette semaine même, m’est venue à l’écoute de l’émission « Visages » sur RCF : Thierry Lyonnet interviewait Charles Wright, écrivain, qui, brillant sorti de Sciences Po et devenu la plume de ministres de la République, se sent soudain appelé à devenir jésuite. Mais à tout novice il est demandé, avant tout engagement, de partir à pied, un mois, avec un autre novice qu’il ne connaît pas, avec comme seul argent de départ 6 € en poche, le reste à vivre en quêtant nourriture et gîte pendant un mois. L’expérience de la dépendance, … ce mot que plus personne ne veut entendre aujourd’hui ! Parti à faire 700 km dans le Massif Central, avec son compagnon de fortune et d’infortune, il dit ceci dans son passionnant livre « Le chemin des estives » : « Le Massif Central m’a libéré. Un déclic a eu lieu… » Un appel à la radicalité évangélique… dans l’expérience de la présence d’amitié, de l’hospitalité, de la fraternité dans le dénuement, sans jamais rien s’approprier. Libéré des toxines de sa vie parisienne du paraître, du rôle à jouer où il ne se sentait pas à sa place malgré sa réussite, le voilà s’écriant : « Pour la première fois de ma vie, je respire ! » Et à la fin de son périple il découvre la vérité sur soi : non, il ne sera pas jésuite, là n’est pas son appel. Il est et sera écrivain. 

Ainsi donc, tu pars parce qu’il y avait un indicible murmure en toi, mais qui mystérieusement devait être confirmé par la source… Et voilà qu’elle apparaît là la source, comme elle est apparue dans ma propre itinérance…Ecoutons Jean Sulivan qui bien mieux que moi a su le dire dans « La Traversée des illusions » :

« D’où vient le bonheur de découvrir une source ? Un tel bonheur. Une source parle de l’obscur. Elle grise avant d’étancher la soif. Miraculeuse, douée du pouvoir de révéler la parenté avec l’invisible. Encore frémissante des cirques fabuleux qu’elle a traversés, voix sans parole qui dit la fraternité. Pas nécessaire de boire. Il suffit qu’elle soit là. Jésus, fatigué du chemin, s’était assis contre la source. C’était la sixième heure. »

Que s’est-il passé ? « Femme, crois-moi, l’heure vient. Et elle est venue, et elle est sans cesse à venir… Miraculeuse, la source, douée du pouvoir de révéler la parenté avec l’invisible…voix sans parole qui dit la fraternité…Du chemin des sens au chemin de sens !

4. Mon 4e mouvement : Le chemin comme la voix et la voie de l’invisible dans le sensible. 

Il faudrait là un grand silence pour laisser résonner cette source qui clapote et jubile dans l’obscur en nous comme une brèche par où jaillit la lumière ! Car c’est toujours elle, la lumière, que nous semblons poursuivre ! Celle qui glisse de l’horizon du randonneur à l’intime du pèlerin…Comment cela ?

Tournons-nous vers un grand marcheur, anthropologue et sociologue connu, David Le Breton, qui nous parle de ce glissement de la randonnée se transformant peu à peu en pèlerinage :

« L’homme confronté à l’élémentaire de la vie, à l’humilité de son existence, se sent de nouveau une créature immergée dans le cosmos […]. Le marcheur entre ainsi dans une autre dimension du réel, plus proche du sacré, plus proche du spirituel […] qui ne trouve pas forcément un vocabulaire religieux pour l’exprimer. » Et il a observé que sur les chemins classiques de Compostelle les catholiques sont minoritaires, et qu’on y rencontre bien plus de gens en quête de spiritualité ou bien d’athées revendiqués qui disent découvrir une forme de spiritualité dont ils n’arrivent pas à définir les contours. Il y a ceux qui s’inscrivent dans une tradition : leurs ancêtres étaient catholiques et ils ont le sentiment de mettre leurs pas dans ceux de ces millions de pèlerins du Moyen Âge et de la Renaissance, en s’immergeant ainsi dans l’Histoire, en allant d’abbayes en gîtes. Ils se reconnaissent eux aussi les valeurs d’accueil, d’humilité, de partage qui sont celles de ces routes de la foi ou routes de la prière comme on les nommait au Moyen Âge. Et pour ce grand marcheur, toute randonnée peut se transformer en pèlerinage (La Vie, 9 mars 2017). 

Et je voudrais encore l’illustrer par un exemple tout récent, d’il y a quinze jours : ici même à Souvigny arrive à la prieurale une marcheuse, sac à dos, bourdon et coquille St Jacques. Nous la nommerons Eva pour garder à son témoignage la discrétion. Après la messe nous la retrouvons table à table au déjeuner à l’auberge d’en face. La conversation s’engage. Revenait-elle ou y allait-elle, à Compostelle ? Elle en revenait après des mois de marches et de nombreuses haltes. Deux réalités l’ont mise en route dans une remise en cause de sa vie : celle de son travail dans le contexte Covid et celle d’une addiction sévère dont elle revenait justement, libérée. Elle répétait : « Je reviens de loin, de très loin ! » De fait, physiquement et spirituellement. A Compostelle elle avait reçu cette lumière dont elle voulait tant s’abreuver, et entre lutte et guérison, oui, elle allait changer de vie. Dans 10 jours elle sera à Vézelay…puis ne retournera plus chez elle. Se retourner, non pas en arrière, mais se retourner en soi, pour suivre la lumière reçue. A Compostelle elle a décroché l’une des étoiles majeures de sa vie : désormais elle porte en elle à la fois le chemin et la demeure. Elle sait désormais où elle habite et par qui elle est habitée, par Celui précisément qui a dit « JE- SUIS le Chemin, la Vérité, la Vie ». Ses pas, ses nombreux pas l’ont menée vers « Celui qui habite la profondeur que nous sommes », dit Jean- Yves Leloup. Et elle l’a reconnu comme elle est connue à présent. La pérégrination physique lui a fait faire ce déplacement intérieur. Voilà ce que fait un pèlerinage, de l’itinérance à la suivance.  Alors nous faut-il emboîter un pas ? 

Raccrocher une trajectoire ?

[Nous avons bien conscience que d’autres conceptions du monde et du temps ouvrent sur un temps cyclique et une fusion dans le grand Tout. Ici, nous avons fait le choix d’un temps qui vient de quelque part et va quelque part, avec des irruptions d’instants-éternité qui nous font signe].

5. Emboîter le pas : de l’itinérance à la suivance ?

Le poète Claude Vigée qui nous a quittés il n’y a pas si longtemps, rappelait que la foi nomade d’Abraham, sa confiance, se traduisait en hébreu emounah, càd dire la fiance. 

Quel mot magnifique ! La fiance… Lui, poète, juif et alsacien, doublement en exil, dans l’incessante marche de la dramatique Histoire que l’on sait, questionne la demeure à travers toute son œuvre.

La fiance ne serait-elle pas comme l’écrivait encore un commentateur de l’évangile de Marc, « l’attitude de celui qui marche, chemine… dans un cheminement consenti » ? Encore un de ces mots magnifiques ! Le consentement… Et celui ou celle qui un jour a fait cette expérience fondatrice, et dit ce ‘oui’ absolu et sans retour à cet Amant-là, ne cessera plus de marcher. Mais vers où ? Vers quel lieu ? « Maître où demeures-Tu ? » La réponse ? « Venez et voyez ! » Et on n’en a jamais fini de voir… car ce Fils d’Homme, cette Homme-Dieu, est l’Homme-Chemin par excellence. L’avez-vous déjà suivi un bout de chemin, ne serait-ce que pour le questionner de votre curiosité, de vos doutes ou de vos soifs ? Ou bien l’avez-vous expérimenté vous-mêmes, le cœur tout brûlant sur vos propres chemins ?

Lui, n’a pas cessé d’être en chemin, en sortie. Et quand on le regarde vivre, tellement présent au monde, tellement proche des autres, il nous devient si proche, marcheurs pèlerins à travers les paysages de nos vies qu’il fait parler nos propres existences, lui si sensible aux êtres et aux choses : il quitte son village et son travail à 30 ans, se cherche des compagnons de marche qui eux aussi lâchent leurs filets. Il prend plaisir au vin des noces, et au travail de vignerons qui fait sens, aux semeurs devant des moissons en attente d’ouvriers ; il s’arrête au bord d’un puits, fait contempler les lys des champs, les oiseaux du ciel, et apaise d’étranges tempêtes. Tout en cheminant, il a de ces paroles qui parlent aux gens, et dans les rencontres il les bouleverse : « Femme crois-moi, l’heure vient… ! », « N’ayez pas peur ! », « Sois guéri ! », « Qui m’a touché ? », « Personne ne t’a condamné ?… Moi non plus je ne te condamne pas. Va et ne pèche plus… » « Soyez dans la joie ! », « Lève- toi et marche ! » « Va en paix ! » « Va, dis-leur… ! »

Va ! Marche ! Il remet les corps et les cœurs en marche…C’est pour cela qu’il est sorti, dit-Il. Sauver ce qui était perdu. Et c’est sans doute là son plus grand dénivelé : il est enfin sorti d’un Dieu-Père qui depuis deux mille ans n’a cessé de sortir vers les humains. Et ceux-ci n’ont pas capté que l’imprononçable Nom donné de lui à Moïse, était lui-même rien d’autre qu’un chemin ! Il ne peut se dire qu’en cheminant au passé, présent et futur sur la trajectoire du temps. Comment cela ? Il a dit : JE SUIS-JE SERAI-JE SUIS LE DIEU DE VOS PERES. Rien de figé, tout en mouvement et en lien ou désir d’être avec l’être humain…Autrement dit, ce pas un lieu qu’il faut chercher, c’est dans un lien qu’il faut avancer et se maintenir, main tenir ! Demeurer…Du lieu au lien…L’absolu est dans la Relation !

L’Ecriture ne cesse de nous le décliner : vous rappelez-vous le début de notre périple ? Abraham s’était mis en route…et à Hébron il a bâti un petit autel au Vivant. Jacob, lui, avait dressé une pierre après son dialogue avec l’Ange de la Porte du ciel. Moïse et son peuple, eux, transportent l’arche d’alliance dans un temple mobile, de halte et halte dans la grande traversée du désert entre l’Egypte et la Terre promise (Moïse mourra juste aux portes de celle-ci !). Salomon quant à lui honore la promesse de son père David et fait construire à Jérusalem un temple en dur : de pierres, de cèdres et de cyprès du Liban où Dieu accepte d’y être présent parmi les hommes. 

Voilà que vient l’Homme-Chemin qui dit à une étrangère, une Samaritaine que « l’heure vient où ce n’est pas sur cette montagne ni à Jérusalem » qu’ils adoreront le Père, mais « en esprit et en vérité ». Plus fort encore que ce temple, il allait le détruire et le rebâtir en trois jours. Ni l’une ni les autres n’ont rien compris. Tous déstabilisés ! 

Un Homme toujours en chemin qui parle de « demeurer en son amour »…

Il faut attendre que cet Homme-Chemin réconcilie les deux dénivelés : l’horizontal et le vertical, c’est à dire la croix…Suprême défaite ! Voyez donc ces deux pèlerins qui s’en retournent à Emmaüs, le cœur plus meurtri que jamais !  Jusqu’au moment où, sur ce même chemin, fidèle à la pratique de l’hospitalité, ils invitent cet étranger dans l’auberge, et que là, jaillit une lumière à nulle autre pareille : à partir du partage du pain, ils le reconnaissent ! La parole avait déjà fait bouger les cœurs. Ils croient le tenir, tenir la vérité, et voilà qu’elle disparaît à leurs yeux de chair ! 

Mais oh miracle, elle les met en route, en chemin, même au pas de course vers les autres qui eux aussi ont déjà bougé dans leurs lignes du cœur, parce qu’une femme, et pas la moindre, Marie-Madeleine, est, elle aussi, accouru parce que ce Vivant l’a appelée par son petit nom d’affection, et elle l’a reconnu, mais Il n’a pas voulu qu’elle le touche, lui, à présent ressuscité… et comme l’écrit Jean- Luc Nancy dans cette formidable lancée : « Ne me touche pas car tu m’as déjà touché et je garde sur moi ton parfum. Ne me touche pas, c’est fait, ton parfum précieux est répandu, laisse-moi partir et pars à ton tour annoncer que je pars […] Entends que je t’appelle, et que je t’appelle à partir pour dire aux autres que je pars.

Va répéter cela, que je suis parti. » Et comme Abraham, Marie ne manifeste pas sa foi par des constations, des hypothèses ou des calculs. Elle ne pense pas : « S’il dit mon nom, c’est que…, etc… ». Elle part. La réponse à la vérité en partance, c’est de partir avec elle. » 

« La réponse à la vérité en partance, c’est de partir avec elle ».

Quelle force motrice ! Ne serait-il pas là, le secret de notre question de départ : L’incessante marche, mais où donc demeures-tu ? Avec un petit t et un grand T soudain épousés : ce lieu qui n’est pas un lieu, ce lieu où Sa grâce et ma liberté se rencontrent, dans un Souffle. 

Demeurer, oui, tout en marchant, c’est-à-dire marcher relié !

Alors, de Marie-Madeleine…à Vézelay… à Compostelle… à nous ici…

Me taire à présent… Mais poursuivre encore et encore l’incessante marche avec un double viatique :  la parole « Demeurez en mon amour et je demeurerai en vous » – l’amour seul est sans exil- (Eric de Rus), et le pain d’Emmaüs à partager. En sachant que le vrai temple, la vraie demeure, n’est ni de pierre, ni de toile, ni de cèdre, mais en chaque cœur aimant. Et sur ce chemin de vie « ce que tu auras fait au plus petit d’entre les miens, c’est-à- Moi, l’Homme-Chemin que tu l’auras fait ».

Il n’y aura pas de conclusion, comme le disait si bien Edgar Morin à la Grande Librairie dernièrement : « Le but du chemin est de poursuivre le chemin ! »

Alors je vous laisse sur un poème, écrit il y a très longtemps, dans la lumière de ces demeures romanes où il fait si bon reprendre souffle. Publié dans la Revue Prier, et retrouvé, un jour, affiché à Conques et en d’autre temps à l’abbaye de La Chapelle d’Abondance, en Haute -Savoie.

Etonnants, tout de même, ces chemins !

 

POEME DU PELERIN

Depuis la fenêtre en ogive

les premiers rayons psalmodient

l’offrande du jour sur le parchemin des pierres!

Le silence délivré du tumulte et du temps

accueille l’écho d’un accord profond. 

Ecoute, longuement…Contemple…

Insère-toi dans cet écrin d’harmonie

comme en un jardin à l’orient de l’âme. 

Fais corps avec le mystère qui s’y accomplit.

Le monde a franchi sa nuit

et se rajeunit d’un matin

Lève-toi, pèlerin … Va !

Ne repousse plus les avances de l’éternité.

Celui qui est le Chemin, en toi se fait chemin,

bras en croix à l’image de ce temple. 

C’est comme si en toi se dressaient soudain

les pierres du songe sous l’échelle de lumière ;

comme si s’arrondissait l’arche de la Genèse, 

le sanctuaire originel de l’Alliance :

Ô souviens-toi, tu es temple, 

temple de l’Esprit-Saint ! Christiane Keller

Paroles de Pèlerins

Ultréïa - Paroles du chant des Pèlerins

Tous les matins nous prenons le chemin,

Tous les matins nous allons plus loin.

Jour après jour, St Jacques nous appelle,

C’est la voix de Compostelle.

Ultreïa ! Ultreïa ! E sus eia Deus adjuva nos !

Chemin de terre et chemin de Foi,

Voie millénaire de l’Europe,
La voie lactée de Charlemagne,
C’est le chemin de tous les jacquets.

Ultreïa ! Ultreïa ! E sus eia Deus adjuva nos !

Et tout là-bas au bout du continent,

Messire Jacques nous attend,
Depuis toujours son sourire fixe,
Le soleil qui meurt au Finistère.

Ultreïa ! Ultreïa ! E sus eia Deus adjuva nos !

Quand l’amitié estompe le doute
Dans un élan de fraternité
On peut alors reprendre la route
Et s’élever en toute liberté.
Ultreïa ! Ultreïa ! E sus eia Deus adjuva nos !

Paroles et musique Jean-Claude Benazet

L'APPEL DU CHEMIN ...

Danielle AUBERT
Témoignage

L’appel du Chemin… “Chacun sa route, chacun son chemin…” dit le chanteur ! Rien n’est plus vrai que lorsqu’on décide de faire le Chemin de Compostelle. Pour moi, le projet de partir sur le Chemin de Compostelle est né en 2012..

quand, durant 5 jours consécutifs, du 16 au 20 avril 2012, j’ai marché avec les pèlerins qui suivaient Mgr Pascal ROLAND, pour inaugurer le «Chemin de St Jacques en Bourbonnais ». A la fin de ce pèlerinage diocésain, je n’avais qu’un seul désir : continuer le Chemin…

L’opportunité s’est présentée en 2016… Disponible parce que retraitée et pleine d’énergie parce que rescapée d’un cancer, je décide de marcher, 5 jours durant, avec 2 amies, sur la Via Podiensis. Nous partons de Aumont-Aubrac jusqu’à Conques. Nous marchons toutes les 3, en nous soutenant et en nous encourageant dans l’effort. Une fois que j’ai mis le pied sur le Chemin, j’ai ressenti un irrésistible appel à le retrouver.

Rendez-vous est pris, en 2017, où notre trio chemine durant 10 jours, de Conques à Cahors. A notre arrivée sur le Pont Valentré, je fais le vœu de repartir, de ce même pont, plus longtemps, dans 1 an. La résolution est prise dans ma tête : je continuerai ce Chemin avec mes amies ou seule…

Ces deux tronçons du Chemin, parcourus en compagnie de 2 amies, ont été, pour moi, une phase initiatique… Ils m’ont donné l’audace de me décider à marcher SEULE, alors que mes deux compagnes de route n’étaient plus disponibles pour continuer l’aventure. Rassurée par mon compagnon qui s’est proposé de faire la voiture suiveuse, j’ai marché donc en 2018, du Pont Valentré de Cahors jusqu’à Aire-sur-l’Adour, durant 16 jours. Et j’ai terminé la Via Podiensis en 2019, après 11 jours de marche, depuis Aire-sur-l’Adour jusqu’à Saint-Jean-Pied de Port. Ces deux derniers tronçons où j’ai cheminé seule, cette fois, ont laissé des empreintes profondes et des impressions fortes. J’ai eu le sentiment de vivre MON CHEMIN.

Faire son Chemin : un parcours solitaire.

Seule à marcher, je suis plus intériorisée que les fois précédentes, plus réceptive à mon environnement, plus disponible aux rencontres. Je marche avec mon Ange Gardien que j’invoque chaque jour à mes côtés et avec la Lumière du Seigneur dans mon cœur.

Chaque jour, tôt le matin, immergée dans une nature qui s’éveille, j’ai éprouvé de façon forte la sensation de faire corps avec mon environnement, d’être un élément vivant de cet univers. J’avais tous mes sens en éveil, captant le moindre bruissement, détectant la moindre odeur forestière, repérant le grouillement de vie dans les herbes et dans les arbres.

Cette sensation d’être en totale connexion avec la Nature est une expérience qui régénère, comme un retour à des sources primaires enfouies en nous.

Prendre le temps de découvrir et de contempler, au rythme de mes pas, la succession des paysages qui donnent à chaque région traversée son caractère propre. J’ai compris ce que me disait un de mes maîtres à l’Institut de Géographie : « La géographie se fait par les pieds ! »

A l’arrivée de chaque étape, un accueil chaleureux nous attend dans les hébergements. Que ça fait du bien ! Que c’est réconfortant ! Nous y rencontrons des gens de tous horizons avec lesquels nous vivons un instant de fraternité. Nourri de ces partages et souvent d’une table généreuse, chacun repart ragaillardi, le lendemain matin, pour faire l’étape suivante. Nouveau départ, nouvelle invitation à puiser dans ses propres possibilités physiques et mentales pour affronter les caprices de la météo, pour gérer les dénivelés et les embuches du terrain, pour dépasser les limites et les maux du corps. Se dépasser pour avancer, toujours avancer c’est cela qui, de jour en jour, métamorphose le pèlerin que je suis.

Sur le Chemin : la rencontre avec soi-même.
Et puis, il y a eu l’improbable… L’épreuve que le Chemin m’a fait vivre comme pour

me pousser au bout de moi-même, comme un révélateur de mes forces vives…

Une chute… imparable, violente, douloureuse… La chute qui désarçonne, terrasse, meurtrit et fait tout basculer… La chute qui interpelle… La chute qui, brutalement, nous confronte à notre réelle fragilité, nous contraint au lâcher prise, nous entraîne vers un abandon total dans la confiance en l’Autre qui vient à notre secours…

Et pourtant, je m’étais bien préparée physiquement pour finir les derniers 170 kms jusqu’à Saint-Jean Pied-de-Port. Ce dimanche 25 août 2019, tôt le matin, je rejoins la lente procession des pèlerins qui reprennent le Chemin, interrompu le temps d’une nuit de repos à Aire-sur-l’Adour. Je suis un maillon de cette longue chaîne. D’un pas assuré, je marche, lestée de mon équipement : mes 2 bâtons, mes 2 gourdes, mon chapeau et mes lunettes de soleil, des encas sucrés, l’itinéraire de l’étape et le portable au cas où… Mon sac que je ne peux plus porter a pris la route dans la voiture suiveuse de mon Compagnon.

En sortant de la ville, le Chemin s’engage dans une descente vers le Lac du Brousseau. Des écorces sèches et des gravillons roulent sous mes chaussures et dans mon élan, je pars en vol plané, face contre terre, bras en avant, terrassée, abasourdie. Je souffre… Je m’assieds avec peine et je constate que mon épaule droite a une position bizarre. Je ne peux plus la bouger. Je fais signe au couple de pèlerins qui apparaît 1 minute après. Avec un sourire d’ange, la dame se penche vers moi : « Je suis infirmière urgentiste » me dit-elle, « Ne vous inquiétez pas, on va vous aider. » Dans la minute qui suit, trois autres pèlerins s’arrêtent. « Je suis médecin à la retraite mais je me sens obligé d’intervenir » dit l’un d’entre eux. Instantanément, malgré la douleur physique, mon cœur ressent un immense soulagement mêlé

de joie profonde. Je me sens prise en charge et je m’abandonne, en confiance aux initiatives de ces professionnels, à mes côtés de façon providentielle.

A ce moment précis, j’ai eu la révélation de la proximité réelle et efficace de mon Ange Gardien, lui que j’ai pris l’habitude d’invoquer, dès mon lever, pour qu’il m’accompagne. Comment expliquer que les bonnes personnes se soient présentées à moi, dans les minutes qui ont suivi ma chute ? Comment expliquer ce déploiement de bienveillance et de compétences dans l’urgence de la situation, au milieu de nulle part ? Mon Ange Gardien est intervenu sans nul doute !… pour moi !

Immobilisée sur la route pentue, à l’ombre salvatrice des arbres, en ce matin de la canicule estivale, le médecin-pèlerin fait son diagnostic : « luxation antérieure droite ». Il contacte les pompiers. Un pèlerin me ventile car je suis en état vagal. « Son pouls est très bas » indique le médecin au téléphone. On prévient mon compagnon de route qui est loin de s’imaginer un tel scénario, 1 h après s’être quittés.

Rapidement, les pompiers arrivent. C’est leur 4ème intervention du week-end sur le Chemin, pour cause de chute ! Avec une infinie précaution et des gestes rôdés, les pompiers me conduisent au service des urgences de la polyclinique d’Aire-sur-l’Adour. Auscultation, radio, remise en place de l’épaule et pose d’une attelle prescrite pour 4 semaines. Verdict :« Votre Chemin est terminé. Vous êtes encore jeune, vous le reprendrez l’année prochaine ! »Me dit l’infirmière.

Tout mon corps crie NON ! C’EST IMPOSSIBLE ! Ce n’est qu’un faux départ.

Durant toute la journée, c’est un combat entre ce que la médecine juge apparemment raisonnable et ce que je ressens c’est-à-dire l’espoir intense qui me taraude et qui m’invite à poursuivre l’Aventure, malgré tout. Nous décidons d’aller à l’hébergement prévu et réservé pour ce soir-là. Le lendemain matin…

J+1 Avec mon bras immobilisé, je reprends la marche… mais c’est trop tôt. Je suis épuisée au bout de 5 kms ! Nous trouvons le repos dans une église, en assistant à la messe patronale de la St Barthélémy. Je prie, à défaut de marcher. J’implore, avec toute la ferveur de mon cœur, pour être capable de me remettre en chemin. Ma tête et mes jambes veulent avancer…

J+2 Je reprends la marche, plus motivée que jamais et ce jour-là, je parcours 10 kms. Je fais une pause, dans la fraîcheur d’une de ces belles chapelles qui jalonnent le Chemin. Je prie seule. Je m’agenouille devant Toi, Seigneur, dont une petite lampe rouge signale la présence. Je te demande de m’aider. Et arrive ce que j’espérais… Là, dans ce lieu de silence, j’entends une voix intérieure qui me dit sans hésitation : « Mais tu peux marcher ! Continue ! »

Quelle grâce tu me fais, Seigneur ! Cette chute m’aura comblée d’une autre révélation, celle de ton écoute et de ton appui indéfectible

J+3 Un bras en écharpe, équipée d’un seul bâton pour appui, le cœur dilaté d’espoir et de confiance, je parcours les 16 kms de l’étape prévue. Toutes les appréhensions se sont dissipées. La douleur s’est atténuée dés lors que l’épaule est solidement immobilisée.

J+4 Je marche… J+5 Je marche… Je marche, je chemine, chaque jour suivant. « Radio camino » fonctionne et, à l’arrivée de chaque étape, je suis accueillie avec prévenance dans les gîtes où les hôtes et les pèlerins ont déjà été informés de mon accident.

Je marche entre 16 et 20 kms par jour, reprenant force dans chaque chapelle rencontrée. Devant chaque croix, je fais une pause implorant de l’aide, au fond de mon cœur. Sur le socle, je dépose un caillou symbole de mon combat. Je ressens une immense joie et une paix intérieure, dans cette situation extrême qui est handicapante et qui limite considérablement mon autonomie gestuelle. Le Chemin me fait puiser au plus profond de moi-même. Il fait monter à la surface l’immense ressource intérieure qui sommeillait en moi. Une métamorphose s’opère. Une enveloppe se déchire et permet la libération d’une énergie qui décuple la volonté, dilate l’espérance, insuffle l’envie de se dépasser, me propulse vers un but à atteindre et invite à m’abandonner, en confiance, à un guide invisible mais bien présent.

Le 04 septembre 2019, je franchis la Porte Saint-Jacques de Saint-Jean Pied-de-Port :

MON CHEMIN est terminé !

De retour à la maison, après quatre semaines d’immobilisation de l’épaule, s’enchainent des séances de rééducation qui s’achèvent à Pâques 2020.

RENAISSANCE ! Oui, le Chemin a fait de moi une autre personne. Il m’a fait encore grandir… même à 71ans. Quel cadeau ! Quelle grâce ! Quelle Joie !

Danielle AUBERT qui a partagé avec vous ces moments de vie exceptionnels. Je vous offre aussi cette pensée que j’avais notée sur mon carnet de route et qui a pris tout son sens, pour moi, en cheminant seule :

« Il faut passer par le désert et y séjourner pour recevoir toute la grâce de Dieu : c’est là qu’on chasse de soi tout ce qui n’est pas Dieu et qu’on vide complètement cette petite maison de notre âme pour laisser toute la place à Dieu seul. » Charles de Foucault

Les Chemins de Compostelle à Travers les Temps

 
Notre ami, Monsieur Alain-Martin Saint-Léon
 qui est un co-fondateur de notre association en 1994 est aussi un amoureux de ces chemins jacquaires.
Il a entrepris de rechercher au travers des livres, des enquêtes, des voyages, de retracer un peu de ce qu’étaient ces chemins qui guidaient les pèlerins vers Compostelle.
Nous vous invitons à lire les résultats de ces recherches.

Moulins vers l’An 1660

 
Bien que chemin secondaire, Moulins était un lieu de passage important, depuis l’Allier qui bien sûr était navigable à cette époque et sur laquelle un trafic important de marchandises transitait. Il y avait 3 ports très actifs et c’était comme dans tous les ports; les riverains ou les pèlerins de passage s’embauchaient pour quatre sous, durs étaient les travaux, durs étaient les gens, ils étaient sans doute les premiers dockers. Ceux qui vivaient seuls logeaient alors dans les auberges ou hôtels des quartiers avoisinants, celui des mariniers en faisait partie et dans la rue du pont Ginguet qui était d’ailleurs prolongé par un pont emporté par la grande crue de 1710, tout comme le pont Mansard; se trouvait l’Hotel de la coquille.
 
Ce qui suit à été repris sur un article du journal “la montagne” du 29 février 2016 
 
Autrefois appelé “quartier Nègre“, trois ports étaient implantés à Moulins sur les berges de la rivière dont le port de la Charbonnière (à la place de l’intermarché actuel) ; à l’époque les embarcations transportaient du charbon, du bois, du vin de saint-pourcain “déjà”.
De nombreux commerces animaient ces quartiers dont certains d’un genre spéciale plus proche de 
l’histoire d’O que des histoires d’eau,
le quartier n’avait pas bonne réputation, notamment à cause des maisons de passe, c’est ainsi que le nom de quartier nègre lui a été donné, c’était extrêmement péjoratif. Il y avait une espèce de racisme envers les ouvriers modestes qui y vivaient et qui, dans l’imaginaire collectif, avaient le teint hâlé parce qu’ils travaillaient en plein air.